LES DIEUX MENTEURS
Un livre à lire de
Françoise Gange, philosophe et ethno-sociologue qui s'est consacrée
durant un quart de siècle à l'étude des textes mythiques. Voici un
extrait du livre, Françoise s'exprime à ce sujet :
Je suis partie de l’étude de la Genèse biblique, et de ce personnage occulté de Lilith, pour découvrir qu’à Babylone et
avant, à Sumer, bien avant l’émergence du Dieu Père, il avait existé un
système culturel où le féminin avait un visage très différent de celui
qu’il a dans l’ordre patriarcal : avec des femmes « sauvages », libres
et indépendantes, comme Lilith. C’est à travers les mythes de Sumer
(pays correspondant en gros à l’Irak) que j’ai pu comprendre comment
l’humanité était passée d’une polarité féminine sacrée à la conception
du divin mâle qui a entraîné la domination de l’homme. C’est là qu’on
découvre l’origine de cette Chute, au sens métaphysique, du féminin qui
de sacralisé va être démonisé dans la « deuxième histoire ».
Qu’avez vous découvert ?Les mythes de Sumer sont les plus
anciens écrits décryptés à ce jour, et c’est là que commence l’histoire
écrite. On y découvre des sociétés gravitant autour d’un divin féminin,
et autour de valeurs radicalement différentes de celles qui fondent
l’ordre patriarcal : rapports non hiérarchiques, valeurs nourricières et
de partage, sans aucune verticalité, ce sont des valeurs d’échange,
dans une ambiance de respect et de confraternité entre les différents
éléments qui constituent le vivant, la nature y est respectée et vénérée
comme étant la création de la Mère, aimante et nourricière. On peut
voir à travers les mythes, tant ceux de Sumer que ceux de l’Égypte
ancienne pré-dynastique, que cette culture de la Déesse favorise les arts, la musique, la danse, qu’elle vénère la
beauté…. Les temples sont le théâtre de la hiérogamie : on y pratique
l’union sacrée du principe féminin et masculin. La notion de péché
n’existe pas. On magnifie la vie sous toutes ses formes et d’abord sous
celle de l’union sacrée des deux principes vitaux. Ces temples ont le
plus souvent la forme de la ziggurat, ou temple à degrés, plantés
d’arbres sur chacun des degrés, pour figurer la montagne primordiale, le
sommet de la ziggurat étant symboliquement le point sacré, où le ciel
et la terre se rencontrent.La Terre est vue comme le corps de la Grande Mère. Terre où on ensevelit les morts en position fœtale pour qu’ils renaissent vers une nouvelle vie. Ce symbolisme de
la terre, matrice des renaissances, étant on le voit profondément
différent, quant à son sens, de la pratique de l’enterrement tel que
nous le connaissons, dans un système où la terre a été assimilée à la
poussière : « Tu n’es que poussière et tu retourneras à la poussière »…Quand
on voyage dans les îles de la Méditerranée, sur les traces de la Déesse
à Malte, Chypre ou en Crète… on peut encore y voir les vestiges des
grands temples de la Déesse, de forme ronde, trilobée et vus d’avion,
certains (à Malte en particulier) ont la forme des Vénus paléolithiques,
aux hanches gonflées, généreuses…. On a retrouvé en Anatolie (Turquie), des salles souterraines dédiées à l’ accouchement
sacré : les murs y sont peints en rouge et portent des reliefs
représentant la Déesse Mère qui met au monde son fils, symbolisé sous
les traits d’un petit taureau. A cette époque, tous les hommes sont les «
fils de la Mère », l’homme est associé à la douceur, au plaisir,
goûtant notamment ceux de la chair. Il participe à la vie du temple, y
est vraisemblablement danseur, musicien. La culture de la Déesse n’étant
étayée sur aucune domination et sur le respect de la nature, le temps
de l’homme n’est accaparé par aucun des « grands travaux » qui plus
tard, en patriarcat, exténueront le fils, le frère, comme le mari ainsi que le dit l’épopée de Gilgamesh.On sait que la femme est
agricultrice, potière, musicienne, danseuse…La grande Prêtresse gère
l’économie, les affaires de la cité, entourée d’un conseil d’anciens. Le
mariage patriarcal (dominant/dominée) n’existe pas encore et on a tout
lieu de croire que le couple est libre, non nécessairement stable. Chez
les « Na » de Chine, survivance des temps où la société était
matrilinéaire, l’homme et la femme pratiquent une union libre et «
furtive », c’est à dire que l’homme rend visite à la femme mais ne
séjourne pas au foyer de celle-ci. Il est quant à lui rattaché au foyer
de sa mère et de ses sœurs, où il tient un rôle important auprès des enfants de celles-ci. Cette organisation où c’est,
non le père mais l’oncle maternel qui est important pour les enfants, se
retrouve aussi en Afrique noire. Le père géniteur n’est pas responsable
de ses enfants, en tous cas pas nécessairement : il peut s’en occuper,
payer pour eux un certain nombre de choses, mais il n’y est pas obligé.
C’est vis à vis de ses neveux et nièces qu’il joue le rôle important de
modèle masculin. Modèle qui ici encore semble plutôt de douceur, de
tendresse que d’autorité. Cette répartition des tâches, très différente
de notre modèle actuel, apparaît harmonieuse, étrangère aux notions
patriarcales de verticalité, de hiérarchie et de contrôle.Le premier roi patriarche Gilgamesh (Héraclès) est
l’un des premiers héros qui va ensevelir la culture de la Déesse car il
amène les valeurs de l’homme conquérant, c’est à dire guerrier. Son
époque se situe vers -2800 avant notre ère, à l’Age du Bronze. Après
cette date, le culte de la Déesse ne s’est arrêté partout , ni même à
Sumer car les peuples de la Déesse ont résisté longtemps à la montée de
la nouvelle idéologie dont les valeurs leur étaient incompréhensibles et
inacceptables, mais cette période signe les débuts de l’ensevelissement
de la Déesse. L’épopée de Gilgamesh se situe à Uruk, l’une des
cités-états qui composaient le territoire de Sumer, structurée autour de
la Déesse et de ses Grandes Prêtresses, cité que le héros vient conquérir avec une troupe
armée, détruisant les temples, incendiant champs et habitations,
soumettant les habitants par une attaque en règle qui se révèle comme
étant l’une des toutes premières guerres de l’histoire. Ce qui est très
important pour la compréhension de l’histoire, est qu’on s’aperçoit bien
vite que chaque mythe, de Sumer (mais aussi grecs, Égyptiens,
Indiens….) présentent plusieurs strates superposées.La première
strate, la plus ancienne, est l’œuvre des partisans de la Déesse et
selon différents indices, elle est l’œuvre des Grandes Prêtresses, qui
étaient des lettrées, l’une d’elle, dont l’histoire a conservé le nom, Nisaba, est appelée « l’experte en tablettes »,
terme qui fait référence au support écrit des mythes : des tablettes
d’argile sur lesquelles on écrivait avec un calame quand l’argile était
encore humide et tendre. La deuxième strate, postérieure, est
patriarcale et chante la louange des héros et des Dieux qui sont venus
renverser et remplacer la Déesse. Souvent, il existe d’autres strates
encore, de plus en plus patriarcales au fil des époques.Les
trames patriarcales ont généralement conservé les personnages et toute
la symbolique de la strate originelle, mais en lui donnant un tout autre
sens, de telle façon que ce qui était magnifié dans la première strate,
s’y trouve démonisé dans la deuxième : les héros et les Dieux conquérants apparaissant par
exemple comme les Créateurs et les Sauveurs du monde, tandis que la
Déesse, ses filles et ses fils y tiennent le rôle de démons et de
monstres. C’est ainsi que Gilgamesh qui est présenté dans les strates
patriarcales, comme un conquérant magnifique, brave, grand et fort, un
mâle accompli au courage sans faille, a en fait une autre facette.A
certains endroits de la version sumérienne (première version, la plus
ancienne) du mythe, une autre vérité se fait jour : on apprend tout à
coup, que « Gilgamesh est un violent et un rustre, un soudard cruel qui
viole toutes les filles d’Uruk, ou encore qu’il enlève les fils à leur mère, et qu’il épuise les hommes
de la ville vaincue, dans des travaux exténuants… ». On est ici en
présence de deux versions opposées du même personnage : l’une a été
rédigée par les alliés du héros, c’est à dire les conquérants qui ont
vaincus la ville d’Uruk ,et l’autre est racontée par les « fils et les
filles de la Déesse », les vaincus, qui voient en Gilgamesh un
usurpateur, un pilleur et un violeur.Gilgamesh, fondateur de
l’ordre patriarcal et qui inspirera directement le personnage grec
d’Héraclès, est l’ancêtre de notre culture violente, tournée vers la
conquête sans fin des biens matériels et la désacralisation du monde,
désacralisation du féminin et de l’union d’amour entre les deux grands principes masculin et féminin… Plus tard
arriveront dans une suite malheureusement « logique », la violence
généralisée, le non respect des équilibres naturels, la pollution,
l‘épuisement des ressources de la terre, les armes à destruction
massive.. .

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